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29/05/2019

L'enfer c'est les autres (et leurs smartphones). Le smartphone, ce mouchard...analyse nos comportements en récoltant nos données pour nous proposer des publicités ciblées, et nous suggérer des comportements »,

On a rencontré les « digital natives » qui refusent le smartphone

En France, plus de 90 % des 25-39 ans utilisent un smartphone. Mais une petite poignée d'entre eux résiste encore et toujours. Entre pragmatisme, peur de l’addiction, militantisme et crainte d’être un jour discriminé, ils nous expliquent pourquoi.

Dans le métro, en marchant, au bureau, à table, pour commander une pizza, faire des rencontres, acheter un billet de train, lire la presse, emprunter une trottinette… Les smartphones ont envahi notre vie quotidienne. 75 % des Français en utilisent un selon un baromètre publié fin 2018 par l'Autorité de régulation des communications électroniques (Arcep). Et la part grimpe à 92 % pour les 25-39 ans. Mais certains font de la résistance.

Au départ, c’est plutôt le pragmatisme qui les pousse à ne pas passer au smartphone. « Mon premier téléphone était un Nokia 3310. Je l’utilisais pour passer des appels et envoyer des SMS. Et pour avoir accès à internet, je me connectais à un ordinateur, raconte Gauthier, 32 ans, ex plombier en reconversion. Chaque tâche avait son équipement dédié et quand les smartphones sont arrivés, je ne voyais pas trop l’utilité d’utiliser le même appareil pour tout. »

Petits mais costauds

C’est aussi par habitude que Marie-Anna, 31 ans cheffe cuisinière à Paris, a gardé son « p’tit portable », comme elle l’appelle. Le coût des smartphones l’a aussi dissuadée. « Lorsque les téléphones intelligents ont commencé à inonder le marché je trouvais les prix ridicules, je ne me sentais pas vraiment concernée par un tel produit », explique-t-elle.

C’est sûr, les prix des téléphones non intelligents battent toute concurrence : environ 40 euros pour l’appareil et entre 3 et 5 euros pour un abonnement sans internet. Moins cher et… plus résistant. Nastasia, 29 ans, journaliste, montre son petit Samsung noir sur lequel est collé un gros sticker smiley. « Il est impérissable. Ça fait quatre ans que je l’ai et il a vécu beaucoup d’aventures. Il est tombé plein de fois et a même fait un passage dans la machine à laver », se félicite-t-elle.

Fanch, 30 ans, professeur de SVT dans une petite ville près de Quimper, a lui aussi vécu de belles expériences avec son téléphone, un Samsung B2100. « Je fais pas mal d’activités en plein air, comme de la pêche. J'ai choisi celui-là parce qu’il est étanche. Il me correspond bien. Il peut aussi tenir 4 jours voire une semaine sans être rechargé », explique le trentenaire qui reste fidèle à ce modèle depuis dix ans.

L'enfer c'est les autres (et leurs smartphones)

Observer les autres personnes adopter le smartphone en masse ne le convainc pas franchement de sauter le pas. L’addiction et l’hyper-connexion que provoque leur utilisation l’effraient. « Je suis choqué d’assister à certaines situations aberrantes comme ces couples en tête à tête dans un resto sympa qui ne décrochent pas un mot parce qu’ils sont chacun sur leur téléphone "intelligent", témoigne-t-il. Ou les alertes incessantes parce que Jean-Michel a deux trois trucs pas très importants à dire sur un groupe Facebook… »

Ne pas céder à l’addiction, c’est aussi ce qui a convaincu Nastasia. « J’ai eu assez vite l’intuition que je pourrai devenir esclave des nouveaux usages créés par le smartphone, car j’ai tendance à être compulsive, explique-t-elle. Je le voyais comme un danger potentiel. »

L’intuition de Nastasia s’est vite confirmée. Les études se multiplient pour mettre en garde sur l’utilisation excessive de ces appareils. Et pour certains, réduire son temps d’écran est devenu aussi difficile que d’arrêter l’alcool, le sucre ou la cigarette pour d’autres. 

Le smartphone, ce mouchard

Il y a 3 ans, Nastasia prend conscience d’un second aspect, plus politique, qui la gêne dans l’utilisation du smartphone : la récolte des données personnelles et le capitalisme de surveillance qui en résulte. « Un smartphone c’est un mouchard », tranche-t-elle.

Un avis partagé par Flore, architecte parisienne de 30 ans. « Je ne suis pas anti-technologie. Au contraire, je pense que les humains se sont construits avec le développement de nouveaux outils et techniques. Ce qui me dérange c’est la mainmise des firmes privées sur les technologies, comme les smartphones et les applications. Et le fait que ces sociétés analysent nos comportements en récoltant nos données pour nous proposer des publicités ciblées, et nous suggérer des comportements », expose-t-elle.

Ne pas avoir de smartphone est, à ses yeux, un moyen de conserver son libre-arbitre, son indépendance. « Utiliser en permanence Google Maps, c’est se laisser guider d’une certaine manière », note-t-elle. « J’aime aussi l’idée d’avoir à ouvrir mon ordinateur pour me connecter à internet, de ne pas tout avoir d’un claquement de doigt. Le fait qu’il y ait une forme de complexité me permet de rester consciente de ce que je suis en train de faire. »

« Conserver mon cerveau pré-Google Maps »

C’est aussi ce que ressent Nastasia. « Je dis souvent que j’ai envie de conserver mon cerveau pré-Google Maps, d’être capable de cartographier mes déplacements de manière intuitive et de faire attention à là où je vais. À l'inverse, certaines personnes de mon entourage qui utilisent le GPS de leur smartphone, ne font jamais attention à leur environnement », explique-t-elle.

Il n'y a pas grand-chose qui pourrait faire changer d'avis ces anti-smartphones, si ce n’est la qualité des photos ou peut-être Tinder pour Fanch, célibataire depuis peu. Et WhatsApp et Messenger, devenus des moyens de communication privilégiés des familles et groupes d’amis ? « Je ne m’en sens pas du tout exclue, je suis connectée et même active sur la toile quand je le veux. J'utilise Instagram et WhatsApp avec ma tablette et ça me suffit », estime Marie-Anna.

« Wahou, le portable de dealer »

Mais la norme sociale peut parfois peser. « Dans mon cercle proche je suis plutôt vue comme une hypocrite réactionnaire ! regrette Marie-Anna. Ce qui est drôle c'est qu'un portable comme le mien suscite toujours la même réaction : "wahou le portable de dealer !". Les gens associent systématiquement ça au fait de vouloir cacher son activité. Comme si le fait d'avoir un téléphone comme celui-là par choix était improbable. » À ses yeux, ne pas avoir de smartphone relève presque du militantisme. « Il y a une idée de résister à l'injonction d'être constamment connecté », estime-t-elle.

Fanch a récemment entamé une relation avec une personne qui lui a demandé de changer de téléphone car elle aimait communiquer par MMS. « Je lui ai dit non évidemment ! », rigole-t-il. Flore, elle, n’a quasiment pas eu le choix. Pour ses 28 ans, sa famille lui a offert un smartphone (qu’elle a perdu six mois plus tard). « Ils m’ont expliqué qu’il serait bien, à presque 30 ans, avec un travail, de suivre la marche technologique, de ne pas être à la traîne… », raconte-t-elle.

Pas de smartphone, pas de trottinette 

Outre l’injonction sociale, certains craignent de devoir un jour passer au smartphone car il ne sera juste plus possible de faire autrement. De petites discriminations quotidiennes existent déjà. Certains services sont uniquement accessibles aux détenteurs de smartphones. Pour emprunter une trottinette électrique, la plupart des opérateurs exigent de télécharger une application, par exemple.

« C’est le cas de pas mal de services de mobilité, remarque Flore. Les VTC, les scooters… Pour certains types de billets de train comme Ouigo, il n’est plus possible de les imprimer en gare. Il faut présenter le billet sur son téléphone. Je peux encore me débrouiller en prenant la photo de mon e-billet sur l’écran de mon ordinateur, mais cela rajoute une étape supplémentaire ». Et ces différences de service devraient s’accroître. « Beaucoup d’architectes réfléchissent aux smart cities, à la nécessité de tout connecter, de tout dématérialiser », regrette Flore. De quoi creuser les inégalités entre les détenteurs de smartphones et ceux qui n’en ont pas, par choix ou par manque de moyens.

Fanch estime qu’en zone rurale il est moins confronté à ces différences de services. Il note quand même que « chez Decathlon, il n’y a plus de carte de fidélité. Le système est dématérialisé, il faut montrer un code sur son smartphone. Je peux encore utiliser mon compte en donnant mon nom, mais il faut que je passe à une caisse spéciale, non-automatique. Mais bon, ça ne me gêne pas vraiment, c’est même plus agréable de parler à une vraie personne », conclut-t-il.

POUR ALLER PLUS LOIN : 

> Vous n'arrivez pas à vous déconnecter des GAFA ? Embrouillez-les !

> « Au lieu de rendre la planète plus intelligente, Internet développe une sous-culture de la médiocrité. »

> No Fake : les millennials sont nostalgiques d'une période qu'ils n'ont pas connue

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Smart city française : d’une cohésion résiliente des territoires à une influence internationale

Souveraineté numérique et conquête du monde immatériel

Il est difficile de parler de souveraineté numérique sans parler du monde immatériel dans lequel elle s’inscrit. La naissance du monde immatériel est attribuée aux Etats-Unis d’Amérique. Son développement correspond aux enjeux militaires et technologiques de ce pays. Il est donc difficile d’aborder cette problématique sans l’associer à la réalité des rapports de force entre puissances.

Comme le fut jadis le cas jadis pour monde matériel, le monde immatériel est un monde à conquérir. La suprématie technologique permet de créer des situations de dépendance durable. Elle favorise les pays qui mettent en œuvre une politique de puissance. Il est impossible de parler de souveraineté sans traiter la question de la recherche de suprématie et le refus de la dépendance dans les rapports de force entre puissances.

Les enjeux pour l’entreprise

Dans le passé, la France a rencontré un problème important à propos de l’informatique : l’incapacité de finaliser une politique de puissance dans le domaine de l’industrie informatique. Les entreprises n’avaient pas suivi De Gaulle. Les plus importantes se focalisèrent sur leurs intérêts en termes marché. Elles ne se reconnurent pas dans la nécessité d’appuyer une politique de recherche de puissance. Aujourd’hui nous sommes dans un cas de figure assez similaire. La grande majorité des entreprises françaises ont bien du mal à identifier leurs intérêts dans la construction d’une politique de souveraineté dans l’économie numérique. Et encore moins dans une politique de puissance si un pouvoir

politique décidait de se lancer dans cette voie. Leur constat est simple : il est trop tard.

 

Les remontées d’information par le biais de l’intelligence économique soulignent que les entreprises françaises acceptent de dépendre des technologies américaines et bientôt chinoises. Après l’affaire Snowden, j’ai participé à un colloque français de RSSI qui me rapportèrent l’anecdote suivante. Plusieurs comités exécutifs annulèrent des dispositions prises avant l’affaire Snowden dans le domaine de l’externalisation de certaines activités dans le domaine des systèmes d’information de peur qu’un incident majeur leur fasse perdre la face à posteriori. Ces décideurs n’avaient tenu aucun compte des rapports de force entre puissances et des risques qu’ils prenaient en niant leur réalité dans leurs secteurs d’activités.

La première urgence est donc de mettre le monde de l’entreprise devant ses responsabilités sur cette question. Tant qu’il n’y aura pas une convergence de vues entre le pouvoir politique, les représentants de l’administration et les acteurs du secteur privé sur la manière de concevoir une politique d’accroissement de puissance dans l’économie numérique, le débat se figera sur les plus petits dénominateurs communs d’une politique de souveraineté. Autrement dit, je suis désolé de le dire ainsi, mais il ne dépassera pas le stade de la surveillance des mauvaises pratiques et de leurs éventuelles sanctions.

Les aspects stratégiques de la conquête du monde immatériel ne relèvent pas des autorités de contrôle. Dans ses effets majeurs, la politique de conquête s’articule avec une politique de puissance. Rappelons-nous dans le cas des Etats-Unis : à l’origine, ce qui allait devenir ensuite Internet est né d’un besoin de survie informationnelle en cas de confrontation nucléaire. Les GAFAM sont l’expression économique privée d’une volonté de détenir une suprématie dans les activités marchandes de l’économie numérique. Ce n’est pas un hasard si la Chine a refusé de dépendre des GAFAM et a construit les siens.

La seconde urgence est d’évaluer le coût d’une situation de dépendance : la France et l’Union Européenne sont globalement dépendantes des technologies numériques américaines. Cette situation est-elle souhaitable à moyen et long terme ? La manière dont est abordée la question du stockage de données révèle les différences de grille de lecture de la souveraineté selon que l’on se situe dans le monde occidental, en Chine ou en Russie. Pour les entreprises des pays dépendants, la localisation du stockage dans une recherche de souveraineté est marginalement pris en compte. Pour les entreprises chinoises, russes, et demain indiennes, elles devront s’aligner ou prendre fortement en compte le refus de la dépendance exprimée par leurs autorités politiques.

La troisième urgence est la prise en considération de l’enjeu majeur de l’usage commercial des données. Il ne faut pas se contenter d’analyser le problème sous l’angle de la protection des données personnelles.  Véritable or noir du monde immatériel, l’accès aux donnée (ou le data) est le point d’entrée de la conquête des marchés du monde immatériel. L’analyse du fonctionnement des GAFAM en est la démonstration la plus didactique. Cette réalité était déjà perceptible avant l’explosion de la bulle Internet au début de ce siècle. Une start-up américaine (de WEB TV si ma mémoire est bonne) présentait son plan marketing en expliquant que plus elle collecterait d’informations sur ses clients, mieux elle pourrait répondre aux attentes de ses clients mais aussi les orienter vers d’autres choix. La législation américaine permet ce genre de démarche. A contrario, un groupe français perd aujourd’hui 15% de son chiffre d’affaires parce que la CNIL lui interdit de conserver la mémoire du compte bancaire de ses clients. Son concurrent le plus important, américain, est basé au Luxembourg et n’est pas soumis à la même contrainte.

Résumé de l’intervention de Christian Harbulot, datée du  23 mai 2019 devant la Commission d’enquête sur la souveraineté numérique au Sénat.

 
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